CAPUCINE

 

Quand l’invisible rejoint le réel pour survivre à la perte d’un enfant.

Je ne connais pas Célestine, sa mère, mais les réseaux sociaux nous ont liées grâce à notre activité commune : La peinture. Elle ne publie que rarement sur la toile, un peu d’humour de temps en temps, et tous les 6 mois la photo d’une enfant, ce que je comprends être une date anniversaire. C’est en Californie, en 2017, qu’un de ses post a retenu mon attention. Intriguée une nouvelle fois par ce visage d’enfant, je m’attarde dans les commentaires où une personne évoque le film Alabama Monroe. C’est ainsi que j’ai découvert sa blessure. Une cicatrice longue de 14 années, que ni les mots, ni le temps ne semblent effacer.

Pour ceux qui ne connaissent pas ce film, il évoque la douleur d’un couple qui perd sa fille d’une leucémie ou comment on se relève ou non d’une telle épreuve. Evidemment à ce stade, je me sens touchée, puisque cette histoire résonne avec mon passé, et ma traversée d’une leucémie foudroyante à 19 ans. Je suppose donc par cette découverte que cette femme a dû vivre cette épreuve et que l’enfant dont elle publie la photo deux fois par an, est sa fille disparue.

Septembre 2018, de retour en France, je tombe à nouveau sur une publication. Je me permets de glisser en commentaire que je vois dans le regard de cette enfant, la même puissance de vie que dans le regard de sa maman dont la photo est en avatar. Pourquoi je fais ça moi l’étrangère ? Je ne sais pas et le pire c’est que je continue, je demande « Elle aurait eu quel âge ? », tout cela sans avoir les tenants et les aboutissants, comme une intruse, comme poussée par quelque chose…et Célestine me répond.

Cette journée ne s’arrête pas là, en ce nouveau mois anniversaire, je me sens comme investie d’une mission, je devais contacter Célestine. Je prends messenger et par un long message où je m’excuse d’être l’intruse en ce jour chargé de sens, je lui explique que je tiens un blog (Maudmoiselle.fr), et que j’aimerais raconter son histoire, tout en sachant que je ne sais rien et que je ne la connais pas. Je ne me reconnais pas dans ma façon d’agir, j’ai le sentiment que quelque chose s’impose à moi avec force, je me trouve ouvertement culottée de débarquer comme ça dans la vie de cette personne et pourtant une part de moi ne contrôle rien et ose.

Célestine me répondra très rapidement par un message qui racontait toute la douleur de son histoire. J’avais le sentiment d’être attendue, sans l’être, comme si j’étais en train d’ouvrir une porte qui ne demandait que ça…s’ouvrir. Sur ce, je lui explique que je ne peux pas raconter son vécu à partir du message reçu, j’ai besoin de la voir, d’entrer en vibration avec elle. Elle de me répondre qu’elle n’est pas dans la région, que nous vivons à 3heures l’une de l’autre, je ne réfléchis même pas, je lui réponds « je viens ». Elle toute étonnée, de réaliser qu’une parfaite étrangère est capable de faire ce trajet, pour entendre son parcours sans rien demander en retour.

Je rencontrerais Célestine, le 15 Octobre 2018, le jour de l’anniversaire de ma propre mère. Je me souviens sur le trajet avoir entendu à la radio la chanson de Serge Reggiani «  Ma fille, mon enfant », comme si l’histoire était déjà en train de s’écrire.

Célestine m’a accueillie chez elle. Elle aurait pu refuser, mais elle m’a ouvert la porte avec de la surprise un peu, de la tendresse beaucoup, de la chaleur énormément, un discours et le regard francs.

Célestine a eu une enfance comme nous autres, avec des vides et des pleins et elle a construit sa vie d’adulte avec ces bagages de l’enfance. A 30 ans, c’est une femme heureuse, mariée, vivant dans une belle maison, maman comblée d’un petit garçon et le ventre rond d’une bientôt nouvelle venue : Capucine. Une fleur délicate, de celle qu’on offre pour déclarer son amour.

Février 2003, Capucine a 6 ans, elle rentre, en famille, de vacances aux sports d’hiver lorsqu’on lui remarque un léger strabisme. Verdict quelques mois plus tard : tumeur sur le tronc cérébral …incurable. Il lui reste 9 mois, le temps qu’il lui a fallu pour venir au monde. 9 mois dans la dureté du monde hospitalier, dans lequel l’empathie n’est pas innée. 9 mois de chimiothérapie et radiothérapie, 9 mois pour tout perdre, la vue, la vie. 9 mois d’espoir fou, de recherches inespérées, à tenter le tout pour le tout….mais ce ne fut pas assez. 9 mois pour y croire jusqu’au bout, 9 mois d’une mère qui s’en veut plus que tout, de n’avoir pas réussi, le sentiment d’avoir failli, 9 mois pour préparer le geste désespéré, celui de l’accompagner.

15 jours après le départ de sa fille, Célestine qui avait tout orchestré tente d’échapper à la douleur mais elle sera rattrapée par l’amour des siens qui lui éviteront la psychiatrie pour son plus grand bien. Depuis la maladie de Capucine, elle est assommée à coups de somnifères et d’anxiolytiques pour garder la tête hors de l’eau et la vie continue en mode automatique. Son fils est alors âgé de 12 ans et chez lui la souffrance fait rage, la vie de couple est à panser, les contacts physiques lui sont devenus une épreuve difficile, et une vie de famille est à reconstruire. Malgré une quête de sens désespérée, les êtres sont abîmés, la vague était trop forte, tel un tsunami elle a tout dévasté, elle a tout pris, il ne restait que des morceaux éparpillés.

A force de finir dans le lit de sa fille, elle devine que sa vie vacille, prend la décision dans la chambre de tout vider, pour sauver son fils, mais ce n’était pas encore assez…il fallait tout quitter. Ce fut la descente, déménagement, divorce, déprime et 4 ans plus tard, à force de chercher la lumière dans le noir, de changement en rupture, après une deuxième tentative avortée, sauvée à nouveau par l’amour des siens, il a fallu la vie continuer.

Un enfant n’en remplace pas un autre

« J’avais tout perdu », ma fille, mon fils, à qui je demande infiniment pardon et envers qui je porte une énorme culpabilité. Il était sur son chemin de construction, il a vraiment de quoi m’en vouloir. On retisse des liens depuis 3 ans seulement et certainement la colère lui a permis de tenir debout…malgré tout. Je travaillais dans le monde de la déco et quand on me demandait de choisir du rose pour des chambres de petite fille, c’était quelque chose de compliqué, j’avais l’impression de me dédoubler.

La vie sépare puis la vie répare, elle unit les âmes, fait rencontrer l’amour, et lui offre une belle fille qui a le même âge que sa fille. Un nouvel amour, salvateur, pour donner naissance en retour. Une enfant annoncée à la même date que l’enfant décédé. C’est alors que pendant la grossesse, à 7 mois exactement, le corps se met à décompenser : insomnies, anorexie, peurs viscérales… les mystères de l’esprit quand le corps n’a pas tout dit. A nouveau ensevelie sous les antipsychotiques, c’est grâce à des rencontres parfaites, une sage-femme extraordinaire et une obstétricienne unique que Célestine a pu pousser plus loin le chemin, sans savoir si elle reviendrait du monde où elle glissait à chaque seconde.

Un ange est arrivé, Clothilde il fût nommé. Née à 8 mois, séparée de sa maman elle sera. Mère complètement shootée, incapable de faire un lien avec le nouveau-né. C’était sans compter sur les miracles de la vie, un bébé de 3 mois qui un instant vous sourit, puis fait prendre conscience de saisir sa chance, et de s’accrocher à l’amour infini. La regarder grandir puis à nouveau craindre le pire, quand les 6 ans approchant, les angoisses remontent tambour battant et à nouveau respirer les 7 ans passés.

Pour autant, depuis 14ans, les médocs sont toujours bien présents, comme une béquille qui l’empêche de tomber quand au bord du gouffre elle tend à s’approcher. Célestine a érigé une barrière avec sa vie d’avant, pour se protéger, pour ses enfants, pour pouvoir chaque jour avancer et pourtant régulièrement elle tisse des passerelles entre le présent et le ciel.

Tomber 7 fois, se relever 8

Pour quelqu’un qui se dit fragile, je vois une immense force émerger de son parcours. La vie l’a souvent mise à genou et pourtant elle a toujours trouvé l’énergie nécessaire, même parfois vide de sens sur l‘instant, de se relever parce qu’elle a l’étincelle, celle qui la remet en selle. Si Capucine est quelque part, elle est certainement dans la profondeur de ses yeux si noirs où scintillent des poussières d’étoile et dans cet élan qui la pousse à aller de l’avant.

Célestine s’est confiée intimement. Assises sur son canapé, toute étonnée de me dévoiler tous ses pans de vie déchirés, elle m’a dit « c’est étrange, j’ai l’impression de te connaître depuis toujours ».

3 mois plus tard, Célestine m’appelle pour me dire « je ne sais pas ce qui se passe, rien n’était programmé mais on déménage, nous partons vivre près de ma famille ». A savoir que Capucine était morte deux fois, une fois en ayant quitté ce monde et une deuxième fois par le silence. La famille de Célestine n’évoquait jamais Capucine, il ne fallait pas en parler, de peur de réveiller la douleur. J’ai juste répondu « Tu vas guérir ta famille ».

Le jour même du déménagement, alors que je vaquais chez moi à mes occupations, je n’arrêtais pas d’entendre intérieurement : « Je suis fière de toi maman ». A force de répétitions, je me suis demandée si c’était un message adressé à ma mère et force était de constater que non, je pouvais lui dire que je l’aimais mais pas que j’étais fière d’elle pour quelque chose en particulier. Et pourquoi ce message maintenant, comme ça au milieu de nul part. C’est alors que j’ai compris que ce que j’entendais était destiné à Célestine. C’est avec beaucoup d’hésitation et moulte réflexions que je lui ai fait part de ce message au quel elle a répondu avec tout l’amour du monde.

Passeuse

Avec le recul des expériences passées depuis maintenant 8 ans, ce que je peux dire aujourd’hui c’est que Capucine est venue me chercher. Elle s’est servie de moi comme intermédiaire pour sortir sa mère de ses enfers. Capucine fût ma première expérience de ce genre et je la remercie de m’avoir fait vivre tous ces moments de grâce. Il arrive de temps en temps qu’un défunt s’impose dans mon quotidien, que je devienne le pantin de plus grand que moi, une passerelle entre deux rives, ils me font faire des tas de choses aussi improbables qu’extraordinaires. Je suis téléguidée pour soulager la souffrance de leurs humains qui n’arrivent plus à avancer.

Pour être transparente, j’avais commencé il y a plusieurs semaines à écrire l’histoire de Capucine pour vous la partager, mais je ressentais que ce n’était pas le moment. Et ce matin entre deux pots de confiture on me parle d’une maman qui n’arrive pas à faire son deuil et quand je suis rentrée du marché, Capucine s’est imposée.

 

A Célestine,

J’ai voulu retranscrire ton histoire, sans pathos, parce que c’est la façon dont tu m’as partagée ton vécu, à cœur ouvert, avec la détermination qui t’habite de trouver le chemin pour marcher toujours plus loin, avec lucidité. Tu dis « la vie m’a cassée, une partie de moi est morte » et de ces cendres éparpillées, tu as pris en main ta destinée, pour faire naitre un livre outil pour les enfants inquiétés par la maladie, pour leurs parents et peut être aussi pour les soignants. Un outil de médiation que tu as joyeusement illustré, pour les enfants atteints de cancer et aborder les sujets un peu épineux, ceux dont on ose pas parler devant eux.

« Capucine part en voyage », un livre de quelques pages pour mettre des mots sur les silences qui créent parfois des distances.

 Femme de contrastes, tu portes sur toi un regard sévère, ponctué d’ironie, d’humour aussi et on devine sous le corps frêle, la puissance de cet amour inconditionnel qui te donne des ailes. Encore une fois, mille mercis pour ta confiance.

En ce jour de pleine lumière,

A toutes les mamans qui souffrent dans leurs chairs

Vos anges veillent sur vous depuis les airs.

Maud

 

A Capucine que je n’oublierai jamais

C’est alors qu’André est arrivé…